26.11.2020

ALEX FROM MONTREAL PERSONAL BLOG

This blog belongs to a fully trilingual person and translator/interpreter Alexandre (Alex) Nikolaev.

En 1990, les derniers mois tragiques de Jill Ireland

Dans les archives de Match

Paris Match | Publié le 23/05/2020 à 15h30 |Mis à jour le 23/05/2020 à 18h43 Clément Mathieu

Jill Ireland Charles Bronson
Jill Ireland et Charles Bronson, en novembre 1970. PICOT / Gamma-Rapho via Getty Images

Il y a 30 ans, l’actrice Jill Ireland, grand amour de Charles Bronson, perdait son long combat contre le cancer … Avec Rétro Match, suivez l’actualité à travers les archives de Paris Match.

Jill Ireland avait fait des combats de sa vie ses rôles les plus forts. L’actrice luttait sur deux fronts. La cancer du sein d’abord, diagnostiqué en 1984, défait au prix d’une mastectomie, puis affronté sans relâche sur le terrain de la prévention. Dans son best-seller « Life Wish », elle avait décrit heure par heure la bataille : « Je veux qu’on sache par où je suis passée. Et si, grâce à mon livre, j’ai aidé au moins une personne, il n’aura pas été écrit en vain. »

Cette «pulsion de vie» (« Life Wish ») était un clin d’oeil à son grand amour, Charles Bronson, héros de la saga du «Justicier dans la ville» (« Death Wish » en version originale). Ces deux là s’étaient rencontrés en 1962 sur le tournage de « La grande évasion », quand elle était venue voir son premier mari, David McCallum. Jill et Charles avaient tout plaqué l’un pour l’autre. Pour ne jamais s’éloigner, ils ont tourné une quinzaine de films ensemble. Vingt-cinq années après le coup de foudre, le couple, plus uni que jamais, affrontait les pires épreuves.

En 1985, une autre guerre s’était déclarée. Celle pour sauver le fils adoptif de Jill de l’enfer de la drogue. Elle a tout tenté. En vain. Jason est mort d’une overdose, à 27 ans, en novembre 1989. Jill Ireland s’est éteinte six mois plus tard, le 18 mai 1990, rattrapée par le cancer. Elle avait 54 ans.

Voici le récit de la disparition de Jill Ireland, initialement publié dans Paris Match en 1990 ; suivi d’extraits de son livre «La brisure» consacré aux problèmes de drogue de son fils Jason McCallum, publiés dans Match en novembre 1989…


Paris Match n°2140, 31 mai 1990

Jill face à ses médecins : «Maintenant Dieu seul décidera de la date de mon départ»

Par Dany Jucaud

Jusqu’à la dernière seconde, il lui a donné sa tendresse et ce qu’il pouvait lui transmettre de sa force. Jill Ireland est arrivée vendredi à la fin de la route qu’elle a parcourue debout, les yeux ouverts, serrée contre son mari, Charles Bronson. Après avoir perdu un fils drogué, alors qu’elle luttait contre son propre désespoir, elle s’était imposé un ultime devoir, pour l’honneur de vivre : assister en beauté, le 5 mai, au mariage de son second fils.

« Ce moment que nous sommes en train de vivre est un instant unique dans l’histoire de l’humanité. Ne n’oubliez jamais ! » Sur ces mots, le prêtre – sur fond d’hortensias roses – déclare unis par les liens du mariage Paul McCallum (trente et un ans) et Christine Larivière (vingt-trois ans). La scène se passe dans le jardin de l’hôtel Four Seasons de Los Angeles, le samedi 5 mai, à 11 heures du matin. Les invités – une centaine, la plupart jeunes, bronzés, les cheveux soyeux – se lèvent pour applaudir les jeunes mariés. Au tout premier rang, une femme, très élégante, très frêle, presque transparente dans une robe de taffetas noir à pois blancs, le visage caché sous une immense capeline noire, est restée assise, comme un oiseau blessé. L’homme à ses côtés lui murmure quelque chose dans l’oreille. Même de dos, on reconnaît sa carrure. Lui, c’est Charles Bronson ; elle, Jill Ireland. On est à Hollywood. Mais ce n’est pas du cinéma.

La cérémonie a duré moins d’une demi-heure. Les amis se ruent sur les rafraîchissements servis sous des tentes blanches. Il fait plus de trente degrés. A tout petits pas, le dos voûté, Jill avance comme une ombre, soutenue par son mari. Quelques secondes, elle s’arrête et pose pour la photo de famille. Elle parvient à se redresser et fait un effort désespéré pour sourire. Je l’entends, d’une toute petite voix affaiblie, murmurer : « Vous vous rendez compte… Je suis belle-mère ! » Elle se tient debout, comme un fantôme, une poupée malade qu’on aurait habillée et maquillée pour un soir de fête. Elle est là, mais elle est déjà absente. Son regard est insoutenable. Il ne lui reste que quelques jours à vivre et elle le sait. Ici, nul n’est dupe. Il y a quelques semaines, elle a arrêté la chimiothérapie : « Je ne veux plus suivre de traitement. Ca m’épuise trop. Dieu seul décidera de la date de mon départ. » Dans les six derniers mois, elle a perdu trente kilos. Quatre jours avant la cérémonie (initialement prévue pour la fin de l’année, mais que l’on a avancée à sa demande), Jill est transportée de toute urgence au Cedar Sinai Hospital pour une transfusion de sang. Contre l’avis des médecins, elle exige de sortir pour le mariage de son fils : « Après, je pourrai partir en paix. »

Lorsque son frère, John, et son mari l’aident à monter dans la limousine noire qui la ramènera à l’hôpital, tous leurs invités savent qu’ils ne la reverront plus jamais.

Jill Ireland recevant son étoile sur Hollywood Boulevard, en compagnie de son époux Charles Bronson, le 25 avril 1990, un mois avant sa disparition.
Jill Ireland recevant son étoile sur Hollywood Boulevard, en compagnie de son époux Charles Bronson, le 25 avril 1990, un mois avant sa disparition. © The LIFE Picture Collection via Getty Images
Jill Ireland, lors du American Ireland Fund Premiere Heritage Awards Dinner, à Beverly Hills en novembre 1988, quelques mois avant la résurgence de son cancer.
Jill Ireland, lors du American Ireland Fund Premiere Heritage Awards Dinner, à Beverly Hills en novembre 1988, quelques mois avant la résurgence de son cancer. © Ron Galella/Ron Galella Collection via Getty Images

Flash-back. Jill, somptueuse dans une robe de soie blanche de chez Chanel, un manteau de renard blanc jeté sur les épaules, des pendentifs de diamants aux oreilles, avance fièrement, toute souriante, au bras de son mari. Ils sont venus spécialement de Los Angeles pour la cérémonie des Césars. On les acclame. On les envie. Ils ont tout pour être heureux : une famille unie, cinq enfants de leurs premiers mariages respectifs et une fille née de leur union, à qui ils ont donné une soeur adoptive. Ils sont riches, célèbres et, en plus, comble de l’insolence, depuis leur première rencontre, en 1962, sur le tournage de « La grande évasion », ils s’aiment !

Trois mois plus tard, le 31 mai 1984, au cours d’un banal examen de routine chez son gynécologue, Jill apprend qu’elle a une tumeur cancéreuse au sein droit. Il faut opérer. En une seconde, le monde bascule. Quarante mille femmes aux Etats-Unis meurent tous les ans d’un cancer du sein. Mais ça n’arrive qu’aux autres… C’est bien connu. Bette Davis, Betty Ford et Nancy Rockefeller le savent : si elle arrive à dépasser cinq ans sans l’apparition de nouvelles métastases, elle rentrera alors dans la période de rémission et s’en sortira. Ses cancérologues le lui ont promis. «Se faire enlever un sein est peu cher payé pour rester en vie. Je n’ai jamais pensé un instant que je serais moins désirable avec un sein en moins. S’il y a quelque chose d’attirant en moi c’est l’essence de ce que je suis. Et puis, avec la crainte de la mort, tout à coup, ma vie a pris un autre sens. »

Elle l’aime tellement, cette vie, qu’elle se bat comme une folle. Elle subit six mois de chimiothérapie intense. Médecine homéopathique, régime macrobiotique, méditation trois fois par jour, elle essaie tout. En 1986, elle revient à l’écran dans « Protection rapprochée », au côté de son mari. Elle joue la Première dame des Etats-Unis. Ironie du sort, quand on sait que Nancy Reagan a subi, elle aussi, une mammectomie. « Je veux que les gens voient que je vais bien et que je peux encore jouer. Personne n’a envie d’avoir un cancer pour être célèbre. »

Jill Ireland en 1955. Elle a 19 ans.
Jill Ireland en 1955. Elle a 19 ans. © Hulton Archive / Getty Images
Jill Ireland en 1962.
Jill Ireland en 1962. © Hulton-Deutsch Collection/CORBIS/Corbis via Getty Images

Reconnue pour son talent, elle est acclamée partout pour sa force de caractère (Reagan lui décerne, en 1988, la Médaille du courage). Courage de vivre… De dire… Dans « Life Wish » qui devient vite un best-seller, elle décrit heure par heure son combat : « Je veux qu’on sache par où je suis passée. Et si, grâce à mon livre, j’ai aidé au moins une personne, il n’aura pas été écrit en vain. »

Face à son propre destin, elle tient, mais soudain c’est un autre pan de sa vie qui s’effondre. En janvier 1985, peu de temps après la publication de son livre, elle apprend que son fils adoptif, Jason, qui aurait aujourd’hui vingt-sept ans, est héroïnomane. Des problèmes, Jason en avait toujours eu : instable, fragile, il sera initié à la cocaïne par une femme mariée, plus âgée que lui. Il avait tout juste quatorze ans. Jill est dévorée par la culpabilité. Si Jason va mal, elle est responsable. Lorsqu’elle l’a adopté, bébé, elle ne savait rien de ses origines. Ce n’est qu’en 1987 qu’elle rencontre sa mère naturelle. Elle apprend ainsi que le père de Jason est mort d’une overdose et que sa mère se droguait pendant sa grossesse. « Nous savons tous les deux ce que c’est que de souffrir. Il se bat contre les vieux démons de la drogue, et moi contre mon cancer. Je lui communique un peu de ma force, et lui m’insuffle de son courage. »

Pour aider les parents qui passent par la même épreuve, Jill écrit « Life Lines ». Alors qu’elle, désespérément, s’accroche à la vie, Jason continue à se détruire par la drogue. Le 8 novembre 1989, il est découvert mort d’une overdose dans sa salle de bains.

Quelques mois auparavant, au cours d’une soirée à Palm Springs en l’honneur d’Elizabeth Taylor, accompagnée par Betty Ford (son « inspiratrice »), elle est prise de terribles quintes de toux. On découvre que son poumon droit est maintenant atteint d’un cancer. Une opération n’est même plus envisageable. Jill s’écroule. Une fois de plus, son corps la trahit. Le mal se répand rapidement, atteint sa hanche, son fémur et sa thyroïde. En avril, elle commence un traitement par des radiations, huit heures par jour, dans un hôpital de Dallas. C’est la dégringolade, mais elle garde la tête haute ! Si, chez elle, elle se promène le crâne rasé (elle a perdu tous ses cheveux au cours des traitements), devant un étranger, Jill met une perruque pour qu’on ne s’apitoie pas sur son sort.

Jill Ireland et Charles Bronson, sur le tournage du film Cosa Nostra (The Valachi Papers en 1972 à Rome.
Jill Ireland et Charles Bronson, sur le tournage du film Cosa Nostra (The Valachi Papers en 1972 à Rome. © Rino Petrosino/Mondadori via Getty Images
Jill Ireland et Charles Bronson en mars 1976 à New York.
Jill Ireland et Charles Bronson en mars 1976 à New York. © Ron Galella/Ron Galella Collection via Getty Images
Jill Ireland et Charles Bronson en février 1981 à Beverly Hills.
Jill Ireland et Charles Bronson en février 1981 à Beverly Hills. © Ron Galella/Ron Galella Collection via Getty Images

Bronson se comporte exactement comme l’homme que toute femme rêverait d’avoir dans l’épreuve. Il reste avec elle vingt-quatre heures sur vingt-quatre, passe ses nuits à l’hôpital, l’accompagne à ses séances de chimiothérapie. «Je ne peux pas m’imaginer être autrement. Je ne peux pas partager sa douleur, mais je sais ce qui se passe dans sa tête. » Malgré tout son amour, il ne pourra la sauver. Elle disait toujours : « Je n’ai pas peur de mourir, mais de la façon dont je vais mourir. »

Jill Ireland est morte à cinquante quatre ans, le vendredi 18 mai, à 11 h 30 du matin, dans sa maison de Malibu. Elle était entourée de son mari et de ses enfants. Elle disait toujours d’elle : « Je suis une survivante du cancer, pas une victime. »

Hollywood pleure. Sammy Davis ne chantera plus. On ne verra plus jamais la frêle silhouette de Jill Ireland s’appuyer au bras de son mari.

En juin dernier, dans un essai qu’elle écrivait pour « Life Magazine », Jill décrivait le genre de funérailles qu’elle voulait : « Une véritable veillée mortuaire, avec des ballons, du champagne, tout le monde habillé dans des couleurs claires, beaucoup de nourriture et de musique. Une vraie fiesta, une célébration de ma vie. »



L’espoir, 1985.

Elle décrit son retour à la vie publique après sa première victoire sur le cancer.

J’ai choisi, pour le grand bal de la nuit des Cent Stars, une robe d’une simplicité recherchée, mais elle représente une véritable gageure. Elle laisse mon dos entièrement nu. (…) Impossible, avec cette coupe, de porter le moindre soutien-gorge. (…) Amputée du sein droit, comment puis-je faire pour porter ce genre de vêtement ? J’ai choisi, et il n’est pas question de reculer.

«J’ai donc cousu un rembourrage du côté droit, un sein en mousse douce, rose, confortable. Je l’appelle “Rosemary”. Je peux d’ailleurs le coudre dans mes vêtements chaque fois que c’est nécessaire. Inutile de dire combien je préférerais qu’il fasse partie de moi…

Ainsi, “Rosemary” se trouve à sa place, solidement fixé par du fil de couturière, mais pointe vraiment avec trop d’orgueil ! Ma robe semble flotter sur le sein qui me reste ! Ça ne va pas du tout. Il faut que je trouve du ruban adhésif pour hisser la réalité à la hauteur de la fiction.

«”Oh ! Jill, pensai-je, te voilà bien embarrassée pour avoir voulu te prouver que tu pouvais encore porter une robe sexy.” Cela me ressemble bien. Il suffit qu’on me dise: “Tu ne pourras jamais”, et je remue ciel et terre pour y arriver !

Jill Ireland, tenant dans ses bras Zuleika, la fille qu’elle a eue avec Charles Bronson, lors de la fête de fin de tournage du film « Le Justicier de New York », à New York en avril 1985.
Jill Ireland, tenant dans ses bras Zuleika, la fille qu’elle a eue avec Charles Bronson, lors de la fête de fin de tournage du film « Le Justicier de New York », à New York en avril 1985. © Ron Galella/Ron Galella Collection via Getty Images

La rechute. Juillet 1989.

Elle témoigne dans «Life» :

C’est Charlie (Charles Bronson) qui m’a coupé les cheveux. Je les avais presque entièrement perdus, sauf quelques mèches qu’il a coupées, avant de me raser totalement. Charlie trouve que je ressemble à Gandhi, avec ma chemise de nuit en coton blanc et mes petites lunettes rondes à monture métallique. (…)

«Je n’ai pas peur de la mort. Je crois, de plus, que Charlie et moi méritons de passer plus de temps ensemble. Nous avons fini par donner forme et force à notre couple, et ce ne serait pas juste de briser cette vieille équipe. Il ne me laisse pas abandonner. Il m’arrive de lui dire : “Charlie, on va sortir mes bijoux et les mettre dans des sacs avec des étiquettes aux noms de nos amis pour les leur donner.” Alors, il me répond : “Je ne veux pas, Jill. Ce n’est pas drôle.” Il a raison. Quelle absurdité de dire que je vais mourir ! Comment une chose pareille peut-elle arriver ? A moi ! Fini. Plus de Jill.

«Dans quatre ans, est-ce qu’ils se seront tous habitués à ma mort ? Mes vêtements et mes biens distribués, ma famille affligée essayant de reprendre une vie normale après l’enterrement. (…)

Je n’en ai jamais assez de vivre, même lorsque je souffre. C’est mon corps qui souffre, et c’est le signe que je suis en vie.



Paris Match n°2116, 14 décembre 1989

Bronson, la famille brisée

Au cimetière Forest Lawn de Los Angeles, Jill Ireland et Charles Bronson sont accablés de douleur : leur fils, Jason, vient de mourir à vingt-sept ans d’une overdose, alors que sa mère lutte à nouveau contre le vieil ennemi qu’elle croyait avoir terrassé, le cancer. Jill avait bouleversé l’Amérique en publiant, en 1987, -« Jill : une femme raconte son combat contre le cancer». Son nouveau livre, – «La brisure» -, (à paraître en janvier), dédié à Jason, explique comment elle a tout tenté pour sauver son fils de la drogue. « Paris Match » présente, en exclusivité, pages suivantes, des extraits de ce terrible témoignage.

Jill Ireland et son fils adoptif Jason McCallum, lors d’un cocktail à Beverly Hills, en 1979.
Jill Ireland et son fils adoptif Jason McCallum, lors d’un cocktail à Beverly Hills, en 1979. © George Rose / Getty Images

Jill Ireland : «Jason me dit : “maman je ne vois rien que la mort et noir autour de moi”»

Extrait de «La brisure», par Jill Ireland (Presses de la Cité)

« La sonnerie du téléphone retentit. Charlie prit la communication dans la cuisine.
– Qui ? Qui ca ? Il a quoi ?
Je gravis les marches à toute vitesse et me précipitai pour prendre l’autre appareil. J’entendis alors une voix inconnue dire très clairement :
– Nous avons trouvé des traces d’héroïne dans son sang. Cet enfant se pique.
– Ma femme vous écoute, docteur Levis. Voulez-vous lui répéter ce que vous venez de me dire ? Mes jambes se dérobèrent et je m’assis sur le bord du lit.
– Je regrette, Madame. Je sais ce que vous ressentez, ayant moi-même des enfants. Mais Jason souffre d’une hépatite B. Il s’agit d’une maladie grave et contagieuse. Je vous conseille de vous rendre au plus vite, vous et votre mari, à l’hôpital le plus proche pour vous faire vacciner contre le virus. Votre traitement de chimiothérapie vous expose d’autant plus. Je crains pour la vie de votre fils. Il doit se faire hospitaliser immédiatement.
– Mais cela ne se peut pas. Comment a-t-il pu ?
Le docteur Levis s’interrompit :
– Veuillez m’excuser, Madame. Mais je n’ai pas le choix. Nous avons découvert des traces de morphine et de cocaïne dans son sang, ce qui veut dire que cet enfant se pique. C’est un drogué.

Jason se droguait et s’adonnait à l’héroïne. Je m’en doutais et le soupçonnais également de boire. Pendant les moments les plus durs de ma maladie, je le lui avais reproché.
Mais un lien particulier m’unissait à lui. Quand il avait mal, je souffrais, et son bonheur m’importait plus que tout. J’étais incapable de maitriser mes sentiments. J’avais décidé de laisser les choses suivre leur cours durant mon traitement de chimiothérapie. Je n’avais pas le choix. Je devais me résigner ou mourir.

Jason s’en était rendu compte et avait préféré prendre ses distances. J’appris plus tard que, durant cet été interminable, il avait pris une overdose d’héroïne. Il avait survécu grâce à l’intervention de son amie, Moira, qui l’avait trouvé dans leur appartement, le visage cyanosé et de la mousse au coin des lèvres. Elle avait appelé aussitôt une ambulance et l’avait fait transporter à l’hôpital. (…)

Après avoir surmonté l’épreuve du cancer, il me fallait recommencer à traverser le tunnel. Mais, cette fois, je me débattais autant pour ma vie que pour celle de mon fils.

Jill Ireland vient alors, en janvier 1985, d’arriver dans le Vermont où elle doit se reposer après son combat contre le cancer. Il ne faut pas qu’elle retourne tout de suite à Los Angeles où Jason, son fils adoptif de vingt-trois ans, finit par entrer en clinique.

« Le vrai cauchemar ne faisait que commencer. Dès le lendemain, les coups de fil se succédèrent. Nous recevions six ou sept fois par jour ses appels pathétiques :
– Maman, je ne vois rien que la mort et le noir autour de moi. Tu ne sais pas ce que j’endure. Je n’y arriverai jamais. Je veux mourir !

Moira se battit de son mieux pour Jason. Elle cacha ses chaussures pour l’empêcher de quitter la clinique, puis elle lui enleva ses vêtements. Ensuite, elle dissimula sa voiture et vida la penderie de leur appartement, pour le cas où Jason rentrerait.
Puis, un jour, notre ami Ray Weston nous téléphona :
– Moira vient de ramener Jason à l’hôpital.

Il avait réussi à s’enfuir pour aller jusqu’à Randgy Street, à Hollywood, lieu où les drogués vont se ravitailler. Incapable de supporter plus longtemps sa crise de manque, Jason n’avait eu qu’une obsession : se procurer de la drogue, qu’il s’était injectée en pleine rue. Après quoi, il avait demandé à Moira de venir le chercher.

Ray était arrivé au même moment. Grâce à son influence auprès de la direction de la clinique, il avait réussi à y faire réintégrer Jason. Il y eut d’autres appels.
– Tiens bon, Jason ! Patiente encore un peu. Dans deux jours, je rentre à la maison et je m’occuperai de toi.
– Jamais je ne pourrai attendre jusque-là, maman! Je n’en peux plus !
– Jamais je ne pourrai attendre jusque-la, maman ! Je n’en peux plus ! J’étais terrifiée.
– Jason, si tu recommences, je vais tout simplement faire ériger une pierre tombale à ton nom et s’agirai comme si tu étais mort! Tu m’entends, Jason ?
Charlie m’arracha l’appareil :
– Tu vois le mal que tu fais à ta mère ? Je vais te dire une bonne chose, espèce de petit salopard ! Si elle retombe malade, je t’aurai. Tu as compris ? Je ne le raterai pas, Jason. Il s’agit de ma femme ; alors, cesse de la torturer!

Il raccrocha sur ces mols. Notre couple patissait de ces appels. Chaque nuit, je pleurais et, chaque nuit, Charlie se mettait en colère. »

De retour à Los Angeles, Jill retrouve Jason

« Même si je m’attendais au pire. j’eus quand même un’ choc en le voyant après dix jours de séparation. Très amaigri, il avait les yeux jaunes, brûlant de fièvre, et des plaies un peu partout. Ses mains tremblaient. Il ne parvenait pas à soutenir notre regard. Je tendis les bras pour l’enlacer, mais Charlie m’en empêcha.
– Non, Jill, ne le touche pas. Il est encore contagieux et tu ne peux pas te permettre d’attraper son hépatite. Jason, va dans la chambre.
– Je t’aime, mon chéri.
– Moi aussi, maman.
Il marchait lentement, en titubant légèrement, et ses jambes se dérobaient parfois sous lui.
– Je me sens si coupable pour tout ce que j’ai fait, bredouilla-t-il.
Sur ce, il se mit à pleurer et je le suivis dans sa chambre.
– Maman, j’ai essayé plusieurs fois de te le dire, mais j’avais honte. Un drogué se déteste tellement qu’il refuse d’admettre qu’il est toxicomane. Mais je voulais t’en parler.
Je scrutai le visage de mon fils :
– Je ne comprends pas comment tu as pu en arriver là. J’ai avalé tellement de médicaments pour me soigner que je n’arrive pas à admettre qu’on puisse en prendre pour le plaisir. Comment peux-tu te détruire de la sorte ?
– Pour te dire la vérité, maman, je ne l’ai pas su moi même la première fois. Je pensais que je sniffais de la cocaïne, mais elle avait été mélangée avec de l’héroïne. La fois suivante, j’ai recommencé pour rire.
J’éclatai en sanglots. »

Un soir, Jill trouve la porte de Jason fermée à clef. Il finit par ouvrir.

« Jason articulait avec difficulté et semblait ne pas se rendre compte qu’il se tenait devant moi. Assis sur le bord du lit, il enfilait ses chaussettes en tissu éponge, les mêmes que celles qu’il portait enfant.
– Que fais-tu ?
Étonné que je lui pose une telle question, il répondit :
– Je mets mes chaussettes parce que je ne veux pas attraper froid.
Je le regardai, incapable d’ajouter un mot. Jason s’était presque supprimé et maintenant, voilà qu’il avait peur de s’enrhumer ! Les drogues sont malins. Je me souviens des paroles d’un médecin:
– Ils ne vivent que pour la drogue. Ils savent se montrer sournois et mentir pour mieux manipuler les autres. Ne lui faites jamais confiance. Surveillez-le de près et rappelez-vous qu’il peut mourir s’il continue à se détruire le foie.

Maintenant, dans le plus simple appareil et fumant une cigarette imaginaire, il se croyait au restaurant el passait commande pour nous deux.
Comme dans un cauchemar, je jouai le jeu. Il me demanda:
– Quel plat choisis-tu ? Moi, je vais prendre un poisson et de l’eau de Perrier.
Puis, s’adressant à un serviteur invisible:
– Non, merci. Pas de vin.
Il se tourna vers moi et dit d’une voix guindée :
– Je ne bois pas car l’alcool me fait mal au foie.

Il tira à nouveau sur sa cigarette inexistante et l’écrasa dans un cendrier sur une table tout aussi invisible. Puis, son humeur changea. Il me regarda de ses grands yeux faussement tristes :
– Je t’en prie, j’ai mal. Tu dois m’aider. Je veux que tu ailles au marché Carl, sur Randgy Street. Là, tu demandes à parler à Stan et tu lui achètes de la came. Stan te la préparera. Seulement, je ne veux pas que tu y ailles seule.
Il fit un geste en direction d’un homme imaginaire, à ses côtés.
– Emmène-le avec toi.
Alors, dans un éclair de lucidité et réalisant à qui il parlait, il ajouta:
– Oh ! maman. Je te demande pardon. Je ne voulais pas qu’on le sache. J’avais décidé de me débrouiller seul, mais je souffrais tellement qu’il fallait bien que je prenne un “médicament”.. C’est ainsi qu’il appelait la drogue.
Jason replongea dans son délire. Je courus chercher mon mari.
– Charlie, il va très mal. Il faut l’emmener à l’hôpital.

Puis, je courus retrouver Jason qui essayait d’attraper quelque chose au plafond. Il disait qu’il y avait d’énormes fourmis aux murs de sa chambre et qu’il fallait capturer ces grosses bêtes qui volaient. A un moment, il s’approcha du mur, se retourna et urina.

Fou d’angoisse, Jason refuse d’être hospitalisé. Ses parents décident d’attendre le lendemain.

Je passai une nuit blanche sur le canapé dans la chambre de Jason. Il faisait les cent pas et sombrait de plus en plus dans l’inconscience. A bout de forces, je m’endormis. Pendant mon sommeil, il se coupa le doigt de pied et déambula dans la maison, laissant des traces de sang derrière lui. Je me réveillai, affolée, et suivis les traces qui menaient à la porte d’entrée. Nu dans l’allée, Jason semblait chercher quelque chose dans les buissons du jardin. Sa blessure était grave.

Je le ramenai à la maison, lui mis un pyjama propre et bandai son orteil. Puis, je m’assis en attendant le jour. Je savais que Jason se rendrait à l’hôpital sans protester, sans comprendre où il allait. Il en sortit au bout de deux semaines, complètement désintoxiqué et guéri de son hépatite.

Pendant son bref séjour à la maison, et en dépit de ma vigilance, Jason avait réussi à prendre une forte dose de marijuana. L’équipe médicale supposa qu’il avait une réserve de drogue dissimulée dans sa chambre el qu’il l’avait mangée comme un enfant dévore un gâteau. Je découvris plus tard sa cachette dans un buisson. »

Jill Ireland en 1983.
Jill Ireland en 1983. © Harry Langdon/Getty Images

Mais les rechutes vont désormais se succéder. Ainsi, en 1986, juste avant une interview télévisée de Jill…

« Je me dis immédiatement que Jason avait recommencé à se droguer. Pourquoi ne l’avais-je pas remarqué plus tôt ? Il en présentait tous les symptômes. Lorsqu’il parlait, ses yeux avaient une expression douloureuse, sa peau avait pris une pâleur cadavérique et il transpirait constamment. Il semblait perpétuellement pressé. Il avait repris une voix geignarde et se trouvait sans travail et couvert de dettes. (…)

– Maman, appelle Larry (Martindale, notre impresario). Je dois régler les notes du “Nippers”. Il s’agissait d’une boite de nuit que Jason fréquentait assidûment.
– Je t’ai déjà dit de me les apporter.
Il prit un ton plaintif :
– Je regrette, mais j’ai commis une erreur.

A cet instant, Charlie entra. Jason et lui partirent aussitôt dans une joute verbale dont personne ne sortirait vainqueur. J’avais essayé d’éviter cette confrontation en réglant les factures du “Nippers” sans que Charlie le sache. Malheureusement, Jason s’était trompé en les envoyant à Larry Martindale, et les notes avalent atterri sur le bureau de Charlie.

Je maîtrisais mal mon inquiétude en les voyant monter dans le bureau de Charlie, sachant Jason très vulnérable. J’entendis d’abord des éclats de voix, puis le bruit mat de coups de poing. Ils étaient en train de se battre. Je m’obligeai à ne pas m’interposer, comme je l’avais fait si souvent. Soudain, un silence inquiétant s’instaura et je craignis le pire. Jason redescendit, brandissant trois cents dollars.

– Voilà, dit-il, l’air suffisant. Charlie m’a donné ca et de l’argent pour payer les factures.
Le découragement s’empara de moi quand je vis les billets dans la main de mon fils. Je ne comprenais pas la démarche de Charlie, sauf peut-être s’il s’agissait de faire la paix. Dans la main d’un drogué, l’argent a le même effet que des lames de rasoir dans celles d’un singe. »

Pourtant, quelque temps plus tard, Jill, elle aussi, va craquer.

« Jason paraissait plus maigre et plus émacié que jamais. Je lui demandai de monter sur la balance. Il ne pesait plus que cinquante-sept kilos tout habillé. Je voyais ses côtes et ses membres décharnés. Il se plaignait sans cesse de douleurs dans les jambes. Il manifesta le désir de dîner au restaurant :
– J’ai envie de langouste, maman.

Avec le repas, il commanda une vodka et un jus de raisin. Mais quand la langouste arriva, Jason n’y toucha pas. Il me montra les aphtes dans sa bouche, disant que ça le brûlait tellement qu’il ne pouvait rien avaler. Cela me rappela mes souffrances durant ma chimiothérapie.

Pendant le repas, Jason quitta la table pour passer un long coup de fil. Avant de nous rejoindre, il fit plusieurs aller et retour entre les toilettes et le bar,
– Maman, tu as quarante dollars ?
– Pour quoi faire ?
Et soudain, je perdis courage :
– Voilà, Jason, dis-je en ouvrant mon porte-monnaie. »

Puis, Jill relève la tête. Elle tente de nouveau, par tous les moyens, de sauver Jason. Un soir, il lui téléphone.

– Jason, il faut que tu ailles à l’hôpital.
– Non.
– Je t’en prie, rentre à la maison.
Il semblait épuisé et abruti par la drogue.
– Je veux que tu dormes dans des draps propres, que tu manges un peu et que tu reprennes des forces.
– Je refuse de rentrer parce que je ne peux pas recevoir des visites après onze heures du soir.
– Jason, j’accepte que tu viennes avec ton amie. Emmène-là avec toi. Je paierai votre cure de désintoxication à tous les deux. S’il te plait.
Un déclic se fit dans sa tête.
– Comment ?
– Emmène-la avec toi et partagez la même chambre. Je paierai pour elle aussi.
Il y eut un silence et, une nouvelle fois, je l’entendis tirer sur sa cigarette.
– Je vais lui en parler.
J’ignorais d’où il m’avait appelée mais je commençais à en avoir l’habitude. (…)

Le surlendemain, j’appris que Jason avait été renvoyé de l’hôpital au bout de dix heures à peine. Il avait trouvé le moyen de sortir pour acheter de la marijuana et un infirmier l’avait surpris avec son amie en train de fumer dans le pavillon de désintoxication ».

Les cures de désintoxication se suivent sans succès. En 1987, Jill organise la rencontre de Jason et de Vicky, la mère naturelle du jeune homme dont il a été séparé dès sa naissance. Jason fait à Jill le récit de cette entrevue.

«Elle m’a dit que la famille de mon père appartenait à la mafia et que j’ai trois frères, dont l’un est mort. Elle m’a raconté des choses insensées, mais je l’ai crue, car tout concorde. Mon père se droguait à l’héroïne et il l’a quittée avant ma naissance pour aller rejoindre sa femme légitime et ses deux enfants. Il a succombé plus tard à une overdose. Vicky a eu trois autres fils, tous de pères différents. Maman, j’ai deux demi-frères qui vivent ici, quelque part, à Los Angeles. Vicky ne pouvait pas me garder car elle n’avait pas un centime pour elle et ses enfants. Elle a cru que j’aurais une vie meilleure si une famille m’adoptait.»

Plus que jamais, poursuit Jill, j’avais la conviction que Jason était un drogué de naissance, du moins psychologiquement. Il partageait cette opinion.

Le choc psychologique est tel que l’espoir renaît. Jason, écrit alors Jill, semble sur la voie de la guérison. Mais elle ajoute, dans l’épilogue, que son fils est toujours un drogué. Et, à la fin de l’édition française de son ouvrage, paru aux U.S.A. au printemps 89, une note précise : Jason, vingt-sept ans, a été trouvé mort dans la salle de bains familiale, le 22 novembre 1989. Le décès était dû à une overdose ».


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